histoire du mouvement nyabinghi

Dossier de Boris Lutanie publié dans « Ragga » n° 14 (décembre 2000), pp. 29-32

 

 

“ Brimstone and fire burning,
Brimstone and fire burning,
Rastafari trodding up with no water only fire
Rastafari trodding up with no water only fire ”
Chant Nyabinghi


Tenir un discours explicatif sur le “ Mouvement Rastafari ” en général n’est pas chose aisée. Rasta ne saurait se résumer à une vision doctrinale unique et univoque. Et c’est, à n’en pas douter, en cela que réside toute son originalité mais aussi toute notre difficulté à l’appréhender. Il se compose d’une diversité de “ tendances ” ou d’appartenances (dites “ Houses ” ou “ Mansions ”) qui diffèrent parfois les unes des autres. S’il s’avère difficile de dresser une liste exhaustive des ordres, communautés, églises et autres organisations rastafariennes, on peut néanmoins en énumérer quelque unes : les Douze Tribus d’Israël ; les Bobo Dread ; l’EWF (Fédération Mondiale Ethiopienne) ; les rastas chrétiens de l’EOC (Eglise Orthodoxe Ethiopienne) ; et la branche rasta la plus ancienne et la plus traditionnelle : les Nyabinghi. L’ “ Ordre de Nyabinghi ” s’est constitué à la fin des années trente, quelques années seulement après l’apparition du mouvement rasta en Jamaïque.

Sous ce terme, on désigne aujourd’hui cette tendance Rasta bien spécifique et la musique rasta en général. Paradoxe temporel, le culte “ nyabingi ” préexiste curieusement à l’éclosion du courant rasta. L’origine du mot remonte à la fin du 19ème siècle, en Afrique de l’est. Ce culte secret glorifiait une princesse amazone ougandaise ou rwandaise. Cette organisation cultuelle foncièrement anti-colonialiste opposera une ferme résistance aux envahisseurs allemands puis anglais (jusqu’en 1928). Ce mouvement gynécocratique était centré autour d’une femme guérisseuse “ Muhumusa ”, que l’on disait possédée par l’esprit nyabingi (littéralement “ celle qui possède beaucoup de choses). Taxés de sorcellerie, les Bagirwa, médiums nyabingi, furent l’objet de la plus sauvage répression coloniale.

Quels rapports avec les rastas ? Le hasard d’un article ou peut-être plus… Who knows ? Quoi qu’il en soit, un article de propagande fasciste allait paraître en 1935 dans le “ Jamaica Times ”. Le signataire de ce torchon (portant pour titre “ Une société secrète pour détruire les blancs ”) pro-mussolinien, un certain Frederico Philos entendait justifier l’invasion de l’Ethiopie par l’armée italienne. Voici quelques passages du papier qui allait, contradictoirement, faire naître l’ordre rasta “ Nyabinghi ” : “ Aujourd’hui, c’est le péril noir qui obscurcit l’horizon européen… Haïlé Sélassié est considéré comme un véritable Messie, le sauveur des gens de couleur, l’empereur du royaume nègre. Des sacrifices sanglants lui sont offerts. Il est leur dieu, mourir pour lui assure l’admission au paradis ”. L’auteur enfonce le clou en affirmant que le négus commanderait une armée de 20 millions de guerriers sanguinaires du nom de “ Nya-Binghi ”. Terme qui signifierait, toujours selon Philos, “ Mort aux blancs ! ”. Très attentifs au destin de l’Ethiopie, certains rastas de West Kingston s’identifièrent aux combattants “ blancophobes ” mentionnés dans l’article. Se proclamant “ Nyamen ”, leur cri de guerre (“ Nyabinghi ! ”) se traduisait par “ Mort à l’oppresseur blanc et à ses alliés noirs ”. Sans concession pour l’administration britannique, ces rastas étaient estampillés comme de dangereux criminels par les autorités. En marge des groupes hierarchisés d’Howell, Dunkley, Hinds ou Hibbert, les Nyabinghi vociféraient leur cris incendiaires “ Blood and Fire ! ” ; “ Fire Burn ! ”, “ Death to the white downpressors and their black allies ! ”. Preuve, s’il en était besoin, que la pyromanie verbale précède de beaucoup les lyrics Fire-Burnées des DJ Bobo. Menace symbolique s’il en est, le feu salvateur, purificateur faisait référence chez les Binghi au jugement apocalyptique. La communauté nyabinghi a ceci de particulier qu’elle n’est soumise à aucun leadership. Contrairement aux Douze Tribus d’Israël ou aux Bobo Shanty qui fonctionnaient sur un modèle pyramidal, au sommet duquel trônaient respectivement le Prophet Gad ou Prince Emmanuel Edwards, les Binghi font figure de libertaires. Des anarchistes de Dieu en somme. Communauté dite “ acéphale ”, anarchie (anti-autoritaire et autogestion) et théocratie (seul Jah le Tout-Puissant représente l’autorité) sont intimement liées. A la notion de leadership, se substitue chez eux celle d’ “ eldership ”. En d’autres termes, ce sont un certain nombre d’elders (aînés) qui dirigent, plus ou moins, les relations entre les frères et l’orientation à donner au mouvement. A ceci près, cependant, qu’il ne s’agit pas là d’une forme d’autoritarisme gérontocratique que nul ne saurait contester. Chacun est libre d’émettre son opinion, le respect étant naturellement témoigné à ce conseil des sages (le Rainbow Circle Room of the House of Nyabinghi). Les anciens se réunissent parfois à l’occasion des “ Grounations ” : Ras Daniel ; Congo Rock I ; Bongo Time, Ras Pidow, Bongo Alan Blackwood, feu Ras Sam Brown, Ras Boanerges… Ces “ héritiers de l’Ordre de Melchisédek ” (rappelons au passage que Melchisédek est un personnage biblique très énigmatique “ prêtre et roi de Salem ”, “ sans commencement ni fin ”) sont les “ gardiens de la foi ”.

En mars 1958, la première convention nyabinghi est organisée à l’initiative de Prince Emmanuel (futur leader charismatique des Bobo Shanty). Les rastas se réunissent à Back O’Wall, au Coptic Theocratic Temple. L’objet de cette “ Rastafari Universal Convention ” : le retour au pays. Faute de pouvoir réellement retourner en Afrique, les rastas procèdent à une “ capture ” symbolique de Kingston avant d’être disséminés par les forces de l’ordre. A la suite de cette convention, Prince Emmanuel Charles Edwards tentera de se faire reconnaître comme figure de proue et déité du mouvement. Sans aucun succès. Mis à l’écart pour ses ambitions théomaniaques (tout comme Howell quelques années plus tôt après la destruction de son camp en 1954), le Prince “ Eddie ” se rebaptise “ King ” et “ Black Christ ” parmi les siens. Claudius Henry, lui aussi, prendra la grosse tête en s’érigeant en troisième personne de la Sainte Trinité, mais gardera assez de lucidité pour ne pas exiger d’être reconnu comme tel par tous les rastas. Comme l’attestent ces événements, toutes les tentatives de prise de contrôle se sont systématiquement soldées des échecs, évitant en cela, les risques de voire émerger un culte de la personnalité, ou de sombrer dans une dérive sectaire. Les Nyabinghi sont tout à la fois communautaristes et individualistes. L’identité individuelle ne se dissout pas jsuqu’à disparaître dans une conscience de groupe : pas de “ brainwashing ”. La convention de 1958 va générer un phénomène de rupture générationelle entre la vieille garde “ combsome ” et les nouveaux rastas dreadlockés se réclamant de Nyabinghi. Ces derniers vont ainsi prendre de plus en plus d’importance au sein du mouvement.

En juin 1988, un journaliste du City Sun (Washington DC) interviewait un elder Binghi : “ Nyabinghi est la seule musique indigène du Rastafari. C’est le seul ordre divin du mouvement Rastafari. Le jugement de Nyabinghi est : mort aux oppresseurs blancs et noirs. C’est une fontaine d’amour purifiante. Nyabinghi donne la vie et la prend comme il l’entend. Historiquement, cette tradition musicale était utilisée pour envoyer des messages entre les personnes ou entre les pays. La volonté de Nyabinghi est de faire sortir les gens de l’obscurité et de les guider vers la lumière et de libérer le peuple noir. Tout le monde peut être un disciple de Rastafari mais l’Ordre de Nyabinghi a pour seul but de libérer le peuple africain et de le mener sur les chemins de la vérité et de la droiture, en lui apprenant à s’aimer et à vivre comme Jah Rastafari l’a voulu depuis le commencement. ” Chaque années, à des dates précises, les rastafariens se rassemblent pour des célébrations rituelles qu’ils nomment “ Grounation ” (ou “ Groundation ”), “ Nyabinghi ” ou encore “ Ivine Issemble ” (soit Divine Assemblée). Réunions urbaines dans les quartiers défavorisés à l’origine, ces “ Grounations ” s’effectuent depuis plusieurs décennies en milieu rural. Les familles rastas de tous les coins de l’île se réunissent à l’occasion de dates mémorables dans l’histoire du mouvement. Ces rassemblements se déroulent nuit et jour et peuvent durer jusqu’à sept jours. En voici le calendrier partiel : sept janvier (Noël éthiopien) ; 21 avril (visite de l’empereur en Jamaïque dite “ Grounation Day ”) ; 26 mai (fondation de l’OUA) ; 23 juillet (anniversaire de Sélassié) ; 17 août (anniversaire de Marcus Garvey) 11 septembre (nouvel an éthiopien) ; 2 novembre (couronnement de Ras Tafari)… De longs raisonnements collectifs s’engagent (“ reasoning ”), le Chalice tourne (Ishence burning), les frères profèrent des prières (Ises), des poèmes, des chants rituels, accomplissent la danse Nyabinghi, le tout rythmé par les percussionistes. Tous ces éléments indissociables définissent le concept global de “ Grounation ”. La musique prend ici une dimension rituelle et cathartique : elle dégage la force vitale “ Earth Force ” ou “ Life Force ”. Formé sur la même racine, le mot africain “ Nyama ” signifie “ énergie vitale ”. Rastafari est, par bien des aspects, une religion de la vie. Spiritualité vitaliste conviendrait peut être mieux ici (pour les rastas la notion de religiosité implique le morbide) bien que toutes ces définitions restent à la périphérie de leur objet. Rastafari n’a que faire du rastafarisme…

Au début de l’histoire du mouvement, les rastas étaient dépourvus de musique cultuelle. Quelques instruments accompagnaient parfois les hymnes chantés comme la rhumba box ou les saxas. A cette même époque, les cultistes Kumina (rite basé sur la possession et la communication avec l’esprit des ancêtres) disposaient quant à eux de percussions cylindriques “ ngoma ” (le “ Kibandu ” et le “ Playing Cyas ”) accompagnant la médiation avec les morts. Malgré l’enracinement africain des adeptes Kumina (se disant appartenir à la “ Nation Bongo ”), la plupart des rastas nient toute influence du Kumina sur l’apparition du “ Nyabinghi ”. Trop mortifère et superstitieux à leur goût. Il semble toutefois que les partisans de Leonard Howell (plus versé dans l’occultisme) aient adopté ces rythmes dans les années 40. Les titres tels que “ Bongo ” ou “ Congo ” antéposé au nom de certains elders, le surnom de Mortimo Planno “ Cummie ” paraissent indiquer qu’il y ait bel et bien eu une influence, aussi minime soit-elle, sur le Nyabinghi. Pour sa part, Pa Ashanti, un des plus grand percusionniste nyabinghi reconnaît l’origine plurielle de la musique rasta. Le débat musicologique reste ouvert. La plupart des ethnomusicologues défendent quant à eux la thèse de l’origine “ Burru ”. Les tambourinaires Burru (originaires de Clarendon au même titre que les Marroons) étaient perçus comme un ramassis d’asociaux. En rupture de ban avec la société, les Burru se dispersent en communautés dans les ghettos où il fêtent la libération des prisonniers. A la fin des années trente, Burru et Rastas fusionnent et il apparaît très probable que cela soit ainsi que la musique nyabinghi soit née. Les percus Burru dites “ Akete ” ou “ Kete ” ne sont pas d’un accès facile.

Au cours des années 40, un jeune rasta du nom d’Oswald Williams (Count Ossie) sera initié par un maître Burru, Brother Job. Très vite, Count Ossie manifeste une grande virtuosité dans l’usage des “ Kete Drums ”. L’ancien Burru-man, Watto King, lui façonnera une percussion sur mesure et selon l’aveu de Count Ossie : “ c’est ainsi que la musique rasta est née ! ”. Il existe trois percus nyabinghi bien distinctes et qui interagissent sur une polyrythmie assez complexe : le Funde, le Bass Drum et le Repeater. Le Funde (ou Fundae) assure le “ steady rythm ” ou “ lifeline ”. Sa régularité métronomique construit le substrat rythmique de l’ensemble instrumental. Rythme binaire (“ double pulse ”) il imite la pulsation cardiaque. Long et étroit (25 cm de diamètre), il est posé sur le sol, bloqué entre les genoux. La surface est frappé par les doigts avec les mains en position fermées. Le Bass Drum s’apparente à une grosse caisse (un demi mètre de diamètre, idem en profondeur) recouverte d’une peau de chèvre, vache ou mouton. Il est posé sur le flanc, sur les genoux de l’instrumentiste ou sur un piédestal quelconque, et martelé à l’aide une mailloche. Son battement lent et sa tonalité basse peuvent suivre également le battement d’un cœur (“ heartbeat ”) mais contrairement au Funde, il varie dans ses rythmes et mime parfois le tonnerre (“ thunder clap ”). Le repeater (on trouve aussi “ peta ”) exige une très grande dextérité. Cette percussion soliste improvise sur la polyrythmie (“ polyridimic ”), créée des syncopes : seul le tambourinaire le plus expérimenté est apte à la manier. Sa forme est analogue au Funde, bien que plus petite. Seule la pointe des doigts affleure et “ caresse ” la peau tendue, avec les mains en position ouverte. Cette combinatoire rythmique et tonale caractérise la musique Nyabinghi. A cette confluence de vibes, se greffe parfois des instruments additionnels. Les chants se posant sur ces combinaisons de “ ridims ” sont dits “ Heartical ” (chants profanes, festifs) ou “ Churchical ” (rituels). Les percussions sont tendues et cerclées par des tiges en acier, et peintes le plus souvent en vert-jaune-rouge, ornées de motifs et inscriptions rastas. Désirant maîtriser les subtilités sonores du repeater, nombreux sont les rastas qui se pressent aux abords du camp de Count Ossie à Adastra Road. En compagnie de Brother Nyah, Count Ossie vit dans un vivier musical et culturel. Des artistes comme “ Big Bra ”Gaynair, Roland Alphonso, Don Drumond, Jah Jerry, Tommy Mc Cook le rencontrent régulièrement. La jonction des cuivres et des percussions n’a rien de disharmonieux. Ce mariage Binghi-Jazzy fonctionne à plein lorsque Count Ossie formera le groupe légendaire : les Mystic Revelation of Rastafari (avec entre autres Cedric “ Im ” Brooks ; Joe Ruglass, Samule Clayton & cie). Avant de co-fonder les MRR, Count Ossie disposait déjà de sa propre formation : “ The African Drum Reverberation ”. Sa parfaite maîtrise du repeater suscitera des vocations et certains rastas comme Brother John ou Brother Rubba tenteront vainement de le détrôner en adoptant un style plus agressif. Dans le sillage de Count Ossie, s’inscrivent des artistes comme Ras Michael & the Sons of Negus, Bongo Herman, Light of Sheba ou encore Alvin “ Seeco ” Patterson. Décédé en 1976 d’un tragique accident de voiture, Count Ossie reste dans toutes les mémoires comme l’inventeur de la musique Nyabinghi et un maître ès Grounation : “ Hail that Man ! ”.


Références Discographiques :

Churchical Chants of Nyabinghi : Poli-Rythm Ltd, 1997.
The Congos, “ Heart of the Congos ”, Blood and Fire, 1996.
Count Ossie and the Mystic Revelation of Rastafari, “ Tales of Mozambic ”, Dynamic/Esoldun, 1975.
From Kongo to Zion : three musical tradition for Jamaica, Heartbeat Records n°17.
Mystic Revelation of Rastafari, “ Grounation ”, Volume I et II, Dynamic Sound, 1990.
Ras Michael and the Sons of Negus, “ Nyabinghi ”, 1974.
Rastafari Elders, Ras Records, 1991.

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Bertrand Palué

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